Pendant près de huit décennies, les États-Unis ont occupé une position dominante dans l’ordre mondial. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance américaine s’est déployée à la fois sur les plans militaire, économique, technologique et même culturel. Washington a longtemps été perçu comme le centre de gravité du monde occidental et le garant d’un certain ordre international. Mais aujourd’hui, un nombre croissant d’observateurs se posent une question autrefois impensable : assistons-nous au crépuscule de l’hégémonie américaine? Ou à tout le moins au début de la fin?

Soyons clairs: la question n’implique pas nécessairement un effondrement brutal de la puissance américaine. Les États-Unis demeurent l’une des économies les plus dynamiques du monde, possèdent une force militaire sans équivalent et continuent d’abriter certains des pôles d’innovation les plus puissants de la planète. Cela dit, il est indéniable que certaines mouvances politiques, combinées à plusieurs tendances lourdes, suggèrent que leur domination pourrait entrer dans une phase de déclin relatif.
Le poids croissant de la dette
Vous commencez à me connaître, je suis sûr, et donc vous savez que l’économie est un de mes dadas. Ainsi, le premier facteur d’inquiétude que je mentionnerai est financier. La dette publique américaine a atteint des niveaux stratosphériques, dépassant les 34 000 milliards de dollars. Ce poids budgétaire colossal, presque invraisemblable, limite la marge de manœuvre de l’État fédéral et alimente de très réelles et légitimes craintes quant à la non-soutenabilité à long terme des finances publiques.
Mais le phénomène ne s’arrête pas à l’État. Les ménages américains eux-mêmes sont fortement endettés, notamment en raison des prêts étudiants, des crédits immobiliers et de la dépendance aux cartes de crédit. Dans un contexte de taux d’intérêt plus élevés, ce niveau d’endettement fragilise une partie importante des classes sociales les plus pauvres, y compris même l’autrefois sacrosainte classe moyenne, de plus en plus exsangue financièrement.
De plus, contrairement à ses affirmations, la guerre tarifaire et commerciale désastreuse (et incommensurablement stupide) de Trump, est venue au contraire progressivement isoler les USA du marché de libre-échange mondial, fragilisant ses exportations, augmentant massivement ses coûts d’importations, s’aliénant et annihilant tout bonne volonté marchande chez bon nombre de partenaires commerciaux mondiaux dont le Pays de l’Oncle Sam bénéficiait par le passé; et mettant ainsi en sérieuses difficultés bon nombre de secteurs au sein même de sa propre économie, que ce soit par exemple en Agriculture, en Tourisme ou dans les sphères de Haute Technologie. De même plusieurs secteurs industriels, pourtant traditionnellement proches du Parti républicain, ont exprimé leur inquiétude face aux conséquences de ces tensions commerciales sur les exportations américaines et les chaînes d’approvisionnement.
Enfin, les politiques d’immigration très restrictives ont également produit des effets inattendus sur certains secteurs économiques. Dans plusieurs États agricoles, des producteurs ont signalé des difficultés croissantes à recruter une main-d’œuvre suffisante, une situation qui illustre la complexité du lien entre politique migratoire et réalité économique.
Un leadership international fragilisé
À ces problèmes économiques majeurs s’ajoutent des tensions politiques qui affectent très négativement la perception du leadership américain dans le monde.La présidence de Donald Trump; totalitaire, irrespectueuse, abusive, instable et mensongère; a profondément bousculé la diplomatie américaine traditionnelle. Son approche souvent transactionnelle des alliances, ses nombreux volte-face dénués de logique, ses critiques ouvertes (et souvent méprisantes) envers des partenaires historiques, sa constante propension à l’intimidation (bullying) et ses décisions unilatérales ont semé le doute et la consternation chez plusieurs alliés autrefois proches quant à la fiabilité de Washington, et même au sein de ses propres troupes.
Certaines décisions en matière de politique étrangère ont particulièrement nourri le débat. L’escalade militaire avec l’Iran, par exemple, a ravivé les craintes d’un engagement prolongé au Moyen-Orient, alors qu’une partie importante de l’opinion publique américaine souhaite réduire l’implication militaire du pays dans cette région. Tout cela témoigne d’un climat politique extrêmement polarisé, qui complique davantage encore la formulation d’une stratégie nationale cohérente et durable. Même si la politique étrangère américaine ne se résume pas à un seul dirigeant, les années Trump, quand elles seront enfin terminées, auront laissé des traces durables et de nombreuses séquelles irréparables à court ou moyen termes dans l’image internationale du pays. Dans plusieurs capitales européennes et asiatiques, l’idée s’est installée que les États-Unis peuvent devenir un partenaire imprévisible, au gré des cycles électoraux d’une population citoyenne votante inflexible et trop campée sur ses positions, même si pour cela elle doit voter pour des personnes carrément incompétentes, voire même souvent corrompues.
Alexis de Tocqueville, sociologue et philosophe français, et ancien Ministre des Affaires étrangères au 19e siècle l’avait parfaitement exprimé il y a près de 200 ans, «Les nations ne périssent pas seulement par la force de leurs ennemis, mais aussi par l’abus de leurs propres principes. Les empires ne s’effondrent ainsi pas toujours sous les coups de leurs ennemis. Souvent, ils commencent par se fissurer de l’intérieur». Il ne faut plus se surprendre que cette incertitude et ces velléités politiques pseudo-diplomatiques abusives aient déjà irrémédiablement encouragé beaucoup de pays à diversifier leurs alliances et renforcer leur autonomie stratégique en s’affranchissant au maximum de l’influence étatsunienne. Or, quand conclut ainsi des alliances nouvelles avec d’autres nations, on ne se contente pas de le faire pour quelques mois, mais pour plusieurs années, à long terme. Les séquelles catastrophiques de l’imbécilité stratégique & analytique de Trump, et de son manque total de diplomatie, ne se résorberont donc pas avec son départ. Elles perdureront pendant au moins une décennie, voire plus.
La montée d’autres puissances
L’autre hic pour les USA, c’est que pendant que l’influence américaine semble ponctuellement vaciller et s’effriter comme peau de chagrin, d’autres acteurs gagnent en importance sur la scène mondiale. La montée économique de la Chine constitue sans doute le défi le plus évident pour la suprématie américaine. En quelques décennies, Pékin s’est imposé comme un acteur incontournable du commerce mondial, des chaînes d’approvisionnement, de plusieurs secteurs technologiques stratégiques et de la production tant alimentaire que géo-minérale. Parallèlement, d’autres puissances régionales — telles l’Inde en tête de liste, et certaines économies émergentes — cherchent à jouer un rôle plus autonome dans l’équilibre global.
Comme le Premier Ministre canadien Mark Carney l’a lui-même mentionné, le monde semble ainsi évoluer vers un système beaucoup plus multipolaire, où l’influence se partage entre plusieurs centres de pouvoir.
Les fragilités sociales internes
La puissance d’une nation repose également sur sa cohésion sociale et la solidité de ses institutions. Or, plusieurs indicateurs révèlent des fissures préoccupantes aux États-Unis. Les inégalités socioéconomiques y sont particulièrement marquées et les tensions politiques internes ont atteint un niveau rarement observé depuis plusieurs décennies. En écrivant, il m’est revenu en tête une citation que j’ai toujours trouvée amusante de l’écrivain américain John Steinbeck; «Le socialisme n’a jamais pris racine en Amérique parce que les pauvres ne s’y voient pas comme une classe exploitée, mais comme des millionnaires temporairement embarrassés».
La polarisation économique accentue encore ces tensions. Aux États-Unis, l’écart entre les plus riches et le reste de la population n’a cessé de s’élargir au cours des dernières décennies. Dans un contexte d’inflation persistante et de hausse généralisée du coût de la vie — logement, santé, éducation — une partie croissante de la classe moyenne se sent désormais reléguée à une forme d’insécurité économique autrefois associée aux classes plus pauvres ou vulnérables. Pour plusieurs, le rêve américain ressemble de plus en plus à un cauchemar éveillé. Certains experts s’inquiètent aussi d’un recul relatif dans certains aspects du système éducatif américain, notamment dans l’enseignement public primaire et secondaire. Par ailleurs, les débats politiques autour de programmes sociaux comme Medicaid ou Supplemental Nutrition Assistance Program (souvent appelé « Food Stamps »), destinés aux populations les plus vulnérables, ont profondément divisé le Congrès et l’opinion publique, témoignant d’une polarisation croissante quant au rôle perçu comme de plus en plus néfaste de l’État, affaiblissant davantage en corollaire l’image de l’influence jadis stable et cohérente des USA à l’étranger et la perception du leadership américain.
Déclin ou transformation?
Certes, je le mentionnais au début, il serait prématuré d’annoncer la disparition de la puissance américaine. Les États-Unis disposent encore d’atouts considérables: un marché intérieur gigantesque, un écosystème technologique exceptionnel, une monnaie qui demeure une des principales devises mondiales et des universités parmi les plus prestigieuses de la planète. Mais néanmoins, il est indéniable pour quiconque daigne un tant soit peu faire preuve d’objectivité analytique qu’il y a une pléthore de défis (de problèmes serait un terme plus approprié) qui menacent sérieusement non seulement la domination américaine à l’international, mais même sa santé interne.
Les plus modérés argueront que l’histoire de notre monde et de nos civilisations tend à démontrer que les équilibres de puissance évoluent constamment. Ainsi, le XXIᵉ siècle pourrait simplement marquer la transition vers un monde moins dominé par une seule superpuissance et davantage structuré par plusieurs pôles d’influence, au sein desquels les États-Unis resteront probablement un acteur majeur.
Mais leur image a pris un très solide coup. Pendant des décennies, les États-Unis ont incarné la puissance, la stabilité et le leadership occidental. Mais aujourd’hui, entre dettes colossales, divisions internes et choix politiques contestés, on se demande si «l’Empire américain» n’est pas en train de s’essouffler.
