Une université à la fois

Depuis sa fondation en 1878, l’Université de Montréal a octroyé des diplômes à plus de 400 000 personnes. L’une d’elles a pris la tête de l’institution le 1er juin 2020, lorsque Daniel Jutras, un bachelier en droit, a été nommé recteur. Échos Montréal a voulu découvrir sa perspective sur l’université.

© Université de Montréal

Est-ce particulièrement complexe d’entrer en poste en pleine pandémie et dans une période de grands mouvements sociaux qui résonnent très fort dans les milieux universitaires?

Je ne crois pas, car chaque époque a ses difficultés. En tant que professeur, j’ai vécu des époques caractérisées par des coupures importantes qui ont fait souffrir les universités. Ça ne devait pas être facile d’être recteur et de couper des postes et des budgets. En 2012, le dialogue entre les administrations universitaires et les mouvements étudiants était loin d’être simple. Pour ma part, malgré les apparences, je trouve mon travail formidable. Je suis confronté à des défis et à des obstacles, mais je me sens comme un poisson dans l’eau.

De quelle façon avez-vous influencé l’université en 18 mois?

Depuis mon arrivée, j’ai voulu remettre l’enseignement au cœur de la mission de l’institution et mettre l’accent sur l’expérience des étudiants en classes, ainsi que la créativité sur le terrain pédagogique. Sur le terrain, toutes les universités sont confrontées à l’équilibre difficile entre le temps investi dans les activités de recherche et les activités de formation. On sent parfois un intérêt moins grand pour l’enseignement auprès des étudiants du premier cycle, en raison de l’écosystème particulier de l’enseignement supérieur, du financement de la recherche et de tout ce qui permet une meilleure reconnaissance et une progression de carrière. Pour ma part, je suis un professeur dans mon identité profonde. J’ai toujours trouvé plus de gratification dans mon rapport avec les étudiants que dans mes travaux de chercheur. J’essaie de mettre de l’avant cette vision et je sens une belle réponse.

Il y a quatre décennies, pourquoi avez-vous choisi d’étudier à la Faculté de droit de l’Université de Montréal?

Après avoir fait mon parcours académique dans le système public, dans une polyvalente de Saint-Hubert et au Cégep Édouard-Montpetit, c’était naturel pour moi d’aller à l’UdeM. Mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent, alors je ne me voyais pas étudier à l’extérieur de la région métropolitaine. Par ailleurs, la Faculté de droit de l’UdeM avait une extraordinaire réputation. Je m’étais également inscrit à McGill, mais je n’y ai pas été admis, ce qui est ironique en sachant que j’y ai fait carrière comme enseignant.

Comment s’est passé votre expérience d’étudiant?

Très rapidement, des professeurs m’ont engagé comme assistant de recherche et j’ai eu la chance de travailler avec les plus grands chercheurs en droit constitutionnel. Si on se replace dans le contexte, j’avais 10 ans en 1970, lors de la Crise d’Octobre, qui a été marquée et suivie par une période de grande ébullition sur le plan constitutionnel. Je me souviens de m’être inscrit en en me disant que j’allais me spécialiser dans le domaine. C’était un moment extraordinaire pour un jeune étudiant comme moi.

Vous avez ensuite étudié à Harvard et enseigné à McGill. À vos yeux, quelle est la personnalité de l’UdeM?

Je sens tous les jours la volonté de faire rayonner le génie québécois en français. Également, l’Université de Montréal accueille des gens de toutes les communautés culturelles depuis des décennies, alors qu’à McGill, par exemple, il y avait des quotas pour certaines communautés. Sur le plan démographique, l’UdeM est vraiment le reflet de la société québécoise dans toute sa diversité.

L’UQAM pourrait en dire autant. Qu’est-ce qui démarque votre institution de l’autre université francophone de Montréal?

Ce sont des institutions sœurs qui connaissent de beaux succès de part et d’autre. Je crois que l’UQAM accueille davantage d’étudiants avec des parcours plus atypiques et qu’elle se spécialise dans plusieurs créneaux d’excellence, alors que toutes les disciplines sont représentées à l’UdeM. Chez nous, on remarque un très lourd contingent de profs, de chercheurs et d’étudiants dans les disciplines liées à la santé humaine, à la santé animale et à la santé de la planète. On compte d’ailleurs des programmes uniques au Québec, comme l’optométrie, la médecine vétérinaire ou l’école de santé publique. L’Université de Montréal est également reconnue pour la présence très forte des sciences fondamentales, comme la physique, l’astrophysique et l’intelligence artificielle. Sans oublier un pôle important voué aux sciences sociales, à l’humanité et aux lettres.

Montréal a eu son université francophone près d’un siècle après l’ouverture du «McGill College». Les deux institutions ont longtemps été en opposition. Sentez-vous encore cette dynamique aujourd’hui?

Je dirais qu’il y a toujours une compétition amicale. C’est naturel entre les différentes institutions, que ce soit l’Université Laval, l’Université de Sherbrooke, UBC ou Paris. On n’est pas seulement en compétition au Québec ou au Canada. Tout le monde aspire à ce que leur faculté offre une expérience unique à leurs étudiants et que leurs chercheurs soient des acteurs très importants sur la scène mondiale. Cela dit, nous sommes dans une époque où tous les chefs d’établissement comprennent à quel point la collaboration entre les universités est essentielle pour qu’on puisse faire notre place à l’échelle internationale. Depuis le début de mon parcours universitaire, en 1985, j’ai vu une croissance des efforts en ce sens. Puisque les organismes subventionnaires souhaitent que les collaborations soient interdisciplinaires, intersectorielles et interuniversitaires, les gens travaillent beaucoup plus ensemble.

Quelle était la mission de base de l’Université de Montréal, lors de sa fondation en 1878?

Il faut préciser que l’UdeM a d’abord été une succursale de l’Université Laval, un fait méconnu, mais significatif. À l’origine, l’institution était constituée des facultés de médecine, de droit et de théologie, avant que d’autres s’ajoutent au fil de l’histoire de l’institution. Durant ces années-là, il y avait bien sûr la volonté d’implanter une autre grande université à Montréal en français, alors que McGill existait déjà. Par la suite, le désir d’autonomie de l’UdeM s’est manifesté naturellement, puisque Montréal devenait la métropole du Québec. Même si l’activité politique demeurait largement à Québec, on voulait établir l’importance de la métropole dans l’univers social, économique et politique du Québec en donnant l’autonomie à l’Université de Montréal. Ce que je trouve formidable, c’est de voir à quel point on sent à l’UdeM la manifestation du génie francophone québécois qui s’est développé en assez peu de temps, soit presque 150 ans. C’est une période de développement extrêmement rapide pour qu’une université comme la nôtre participe au concert des grands.

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À propos de l'auteur

Samuel Larochelle

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