À seulement 34 ans, le directeur général de la Société de développement commercial (SDC) du Village, Yannick Brouillette, a plus d’expérience en leadership que certains de ses homologues avec une décennie de plus au compteur. Un bagage qui sera particulièrement précieux pour celui qui mène depuis trois ans la transformation économique et sociale d’un secteur en plein bouleversements.

Diplômé en relations publiques et en administration des affaires, le Val-dorien d’origine était dans la jeune  vingtaine quand la Société canadienne du cancer l’a nommé responsable des dons de masse. Après un arrêt chez Jeunesse j’écoute, il s’est taillé une place à la Fondation du cancer du sein du Québec à titre de vice-président au développement, à seulement 26 ans, avant d’agir comme DG de Fibrose kystique Canada durant trois ans.

De toute évidence, la posture de gestionnaire le fait vibrer. «J’aime être proche des décisions et analyser le processus cognitif qui nous amène à prendre des décisions. Parmi les gens qui aspirent à être patrons, plusieurs sont motivés par les conditions de travail qui viennent avec les responsabilités, mais ça vient aussi avec une charge de stress, une grande pression et la nécessité de comprendre l’impact de nos choix.»

Implication sociale

Son parcours démontre aussi un intérêt indéniable pour les organisations dédiées au mieux-être. «C’est peut-être cliché, mais je veux faire une différence dans la vie des gens. Ça m’allume beaucoup. En tant que personne, je préfère donner des cadeaux qu’en recevoir. C’est mon côté philanthrope qui ressort. Toute ma vie, je vais devoir avoir le sentiment de faire avancer une cause sociale dans mon cheminement professionnel.» Un besoin qui est comblé à la SDC, même si sa mission de base est de voir au développement commercial du Village. «Montréal a le plus grand Village au monde. C’est un produit touristique exceptionnel. Mais au-delà de ça, c’est encore un outil social pour un nombre important de personnes qui s’identifient aux communautés 2SLGBTQ+.» Très conscient que les membres de la diversité sexuelle et de genre ont beaucoup délaissé le Village au profit du reste de la métropole au cours des deux dernières décennies, Brouillette croit encore que le secteur à l’est de Berri est une destination synonyme d’accueil et de liberté pour quantité de personnes qui arrivent d’ailleurs au Québec, au Canada et à l’international. «Le Village doit continuer d’être un espace bienveillant pour les gens qui en ont besoin, tout en devenant un milieu de vie où il fait bon se retrouver, festoyer et combler nos besoins dans des commerces de proximité. Il faut travailler sur le milieu de vie.»

Sentiment d’appartenance à (re)trouver

Curieux de mieux comprendre son environnement et ses clientèles, il a commandé une étude ethnographique, dès son arrivée en poste en 2019, pour savoir pourquoi les hommes gais cisgenres blancs ont un sentiment d’appartenance en diminution envers le Village et pourquoi les autres communautés (lesbiennes, trans, queer, racisées, etc.) n’ont pas de sentiment d’appartenance. «Je sentais une incohérence entre le souhait de la SDC et la réalité sur le terrain. Pour avoir un impact sur l’achalandage des commerces, on devait prendre un virage socioéconomique plutôt que strictement commercial.» Après avoir lancé une campagne d’affichage mettant de l’avant les différents visages de la diversité et une campagne de communication encourageant la population à parler simplement du «Village» plutôt que du «Village gai», l’organisation cherche à revoir l’équilibre des commerces. «Une artère commerciale en santé est composée d’environ 20 à 25% de bars et de restaurants, alors que le Village en a 52%. Le mix commercial reflète l’époque où le Village était une destination pour rencontrer, alors qu’il n’y avait pas d’applications de rencontres. Si on veut mieux servir les personnes qui résident et travaillent dans le Village, on doit améliorer la situation.»

© Eva Blue – Tourisme Montréal

Meilleure qualité de vie

Deux autres enjeux fondamentaux sont à l’ordre du jour : l’itinérance et la toxicomanie. Alors que de nombreux organismes communautaires se sont installés dans le Village, spécialement depuis 15 ans, en entraînant une recrudescence des personnes itinérantes et marginalisées dans le secteur, ainsi qu’une augmentation des comportements problématiques dans un espace public, le directeur de la SDC du Village sait qu’il s’attaque à un sujet délicat. «La position de la SDC n’en est pas une d’exclusion. On souhaite réduire les comportements inacceptables, mais pas systématiquement la présence de ces personnes. Il n’y a pas un débat pour les chasser du Village. On souhaite une cohabitation et une mixité sociale.» Une des solutions envisagées est de repenser Montréal pour que la ville en entier soit considérée bienveillante pour les communautés 2SLGBTQ+ et les clientèles marginalisées. «On a envoyé deux lettres aux gouvernements pour connaître leurs stratégies pour les mois et les années à venir sur ces enjeux, mais on n’a jamais eu de réponses.»

Le directeur général espère aussi que plusieurs logements sociaux s’ajouteront au paysage, alors que de nouvelles tours à condo pousseront dans le quartier et que la revitalisation prévue autour de la nouvelle tour de Radio-Canada entraînera une grande gentrification et l’arrivée d’un grand nombre de citoyen(ne)s fortuné(e)s. «C’est certain qu’il va y avoir un clash social et économique dans les années à venir, mais je continue de penser que les logements sociaux peuvent équilibrer la situation, si les trois paliers de gouvernement en font une priorité.»

Finalement, la SDC veut que fréquenter le Village devienne une expérience en soit. «On aimerait que les gens viennent vivre le Village au lieu de le regarder, comme durant les années où l’on misait sur l’art public (boules roses, Galerie Blanc, panneaux d’exposition, etc.) pour attirer les gens. On a donc pensé à l’installation d’aménagements, de mobiliers urbains, de petites scènes et d’un catwalk. On veut que les gens se mettent en scène et que ce soit le fun de venir dans le Village.» Inévitablement, toutes ces idées prendront du temps à implanter. «Ça ne se fera pas du jour au lendemain. La SDC est un bateau qui prend du temps à bouger. Je ne peux pas prendre n’importe quelle décision tout seul. J’ai besoin de l’accord du plus grand nombre de membres possible, et tout le monde n’a pas la même vision. Il y a plusieurs générations d’entrepreneurs dans la SDC. Ce sont tous des alliés. Leur expérience est très riche autour de la table. Cela dit, c’est certain que le Village qu’on a connu dans les années 1990 et 2000 n’est pas le Village de demain. Nous sommes en transformation.»

 

À propos de l'auteur

Samuel Larochelle

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