Nommé dans la foulée de la saga ayant ébranlé le Musée des beaux-arts de Montréal l’été dernier, Stéphane Aquin en connait un rayon sur l’institution montréalaise. Celui qui vient de passer les cinq dernières années à la tête du premier musée d’art contemporain aux États-Unis s’est d’abord fait les dents ici en tant que conservateur. Au fil d’un long entretien au cours duquel le nouveau directeur général livre ses impressions, cette fine connaissance des lieux laisse apparaître un attachement manifeste pour le musée montréalais.

Stéphane Aquin © Jean-François Brière

Premièrement, une question toute simple. Pourquoi revenir?

D’abord, l’occasion s’est présentée. C’est la première des conditions. Ensuite, bien c’est le musée que j’aime le plus. J’ai adoré travailler au Hirshhorn Museum à Washington, j’ai travaillé dans d’autres musées. Mais j’ai un attachement particulier pour le Musée des beaux-arts, c’est en quelque sorte mon alma mater. J’y ai travaillé il y a 30 ans, ensuite j’y suis retourné et y ai travaillé pendant 16 ans, donc c’est vraiment le musée qui me tient le plus à cœur. Je connais les couloirs par cœur, je connais bien les collections, je connais et j’apprécie le personnel. 

Et puis, c’est Montréal. Je suis né ici et c’est la ville que j’aime. Après cinq ans à Washington, je me sentais prêt. Le musée Hirshhorn, les gens ne connaissent pas nécessairement le nom dans le grand public, mais c’est le musée national d’art moderne et contemporain des États-Unis. C’est un musée avec une collection extraordinaire, d’importants budgets d’acquisition et une culture du travail assez fascinante aussi. Mais toujours est-il que le climat politique aux États-Unis est assez particulier. C’est une société assez dure, on le voit quotidiennement dans les journaux. De revenir chez moi à Montréal, au Québec, au Canada, dans une société qui prend soin d’elle-même et des autres, c’est quelque chose qui me tenait à cœur. 

Vous ressentiez cette tension-là au quotidien, notamment dans le milieu de l’art?

C’est sûr qu’à Washington on la sentait. Actuellement, tous les musées américains sont sous la loupe de toutes sortes de groupes qui veulent transformer les institutions de pouvoir pour les rendre plus inclusives, plus diversifiées. Il y a des mouvements comme «decolonize museums» (décoloniser les musées) qui s’en prennent aux musées comme ces lieux qui doivent refléter la préoccupation de plus en plus plurielle de la société américaine. Donc, la composition des conseils d’administration est sous la loupe, la programmation est sous la loupe, la diversité des équipes est sous la loupe de ces groupes-là. Il y a plein de directeurs de musées, de conservateurs qui ont démissionné. 

L’ensemble de la société américaine bien-pensante a fait son mea culpa, on va régler ces problèmes de racisme à l’interne. On ne peut pas dire que ce n’est pas notre problème, c’est notre problème. Et ça, ç’a été une pression très grande, mais ç’a été aussi une réflexion très stimulante pour l’ensemble des gens dans les musées. Pour revenir à votre question, il y avait très peu d’influence directe du politique sur le musée, mais on les avait toujours à l’esprit.

Et tout ça, alors qu’une pandémie sévissait et sévit encore… La COVID-19 a-t-elle eu un impact aussi important qu’ici?

Oui, les musées ont fermé. Il y a eu des réouvertures partielles à l’été et en octobre mais ça a refermé. C’est très difficile pour les musées, surtout pour ceux qui vivent ne fût-ce que partiellement de revenus privés, soit de la vente de billets, du mécénat privé, ça a été des coupes à blanc, littéralement. Ceux qui ont été le plus durement frappés ce sont les travailleurs à l’accueil, à la sécurité, à l’éducation, les guides. Les restaurateurs aussi (restauration de peintures). Le manque à gagner est chronique, ça reste extrêmement difficile. On va devoir redoubler d’efforts pour passer l’année. 

L’arrêt forcé par la pandémie a été l’occasion de réfléchir à nos façons de faire, à la manière de déployer le musée, dans sa déclinaison virtuelle, entre autres. Le musée d’après la pandémie sera-t-il le même que celui d’avant?

C’est une bonne question. La pandémie nous force à réfléchir, elle nous force à inventer et à risquer. Les activités en ligne sont là pour rester. Au Hirshhorn, on faisait des conversations en ligne avec des artistes à toutes les semaines et on réalisait que les gens syntonisaient depuis la Colombie, le Pakistan, la Russie. Là on s’est dits, on rejoint un public que l’on ne rejoint pas par nos salles. Mais l’un n’annule pas l’autre, c’est un complément. Par contre, l’expérience directe des œuvres ça reste la raison d’être des musées. On collectionne des objets parce qu’on croit que dans ces objets, il y a l’expression d’une singularité et d’une qualité particulière de l’Homme qui doit être valorisée. 

Vous disiez, au départ, que le Musée des beaux-arts de Montréal est votre musée préféré. Qu’est-ce qui le rend unique à vos yeux?

Le Musée des beaux-arts, c’est vraiment une émanation du caractère particulier et unique de la Ville de Montréal. D’abord, il est né d’une initiative de l’élite anglo-écossaise de Montréal en 1860. Ça en fait l’un des plus anciens de ce type en Amérique du Nord. Dans ces années-là, les élites se disaient, on va constituer dans nos villes nouvelles des temples dédiés à l’accomplissement des civilisations humaines, des lieux d’éducation pour que les gens aient accès à ces grandes choses qui ont été faites par l’humanité au cours des siècles. Et puis, c’est un musée qui est resté en phase avec les aspirations de la communauté montréalaise dans toutes ses différences. L’élite était jadis surtout anglophone, elle est devenue progressivement francophone et ça se reflète aussi à la fois dans l’histoire du musée et dans les collections. C’est un musée qui fait aussi une belle part entre son ancrage montréalais, québécois et canadien et ses aspirations plus encyclopédiques et mondiales. On a autant de l’art contemporain que de l’art décoratif, et ça c’est une de nos particularités. Alors c’est un musée qui s’est constitué graduellement, au fil des générations, par l’apport des Montréalais, des dons locaux.

Et puis, je pense que c’est un musée que la communauté aime, c’est un musée très populaire. Il y a beaucoup de gens qui ont été ébranlés par le départ cet  été de celle qui m’a précédé (Nathalie Bondil) et toute la saga entourant ce départ-là. Ce qui ressortait le plus, c’était une espèce d’inquiétude qui trahissait dans les faits l’attachement très grand des Montréalais pour le musée. S’il y a eu tant d’attention, c’est le fait que le musée leur tient à cœur.

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À propos de l'auteur

Olivier Béland-Côté

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