En devenant la première femme de l’histoire à devenir Première Ministre du Québec, en 2012, Pauline Marois a entrepris un processus d’entrevues visant à relater tout ce qu’elle vivait en restant le plus proche possible des événements. Après sa défaite, en 2014, elle a continué de se raconter en replongeant dans le passé, afin de témoigner son enfance modeste, les hauts et les bas de son mariage, ses premiers pas difficiles en politique et son ascension vers le plus haute poste de la nation québécoise. Au total, ses histoires défilent sur plus de 400 pages dans une biographie publiée chez Québec Amérique.

Très jeune, vous aviez un tempérament d’organisatrice, en tant que grande sœur et jeune fille très impliquée à l’école. Étiez-vous prédestinée à devenir patronne, voire Première Ministre ?
Peut-être étais-je prédestinée à être patronne et à diriger des organisations. Je me projetais dans des postes de leadership pour faire avancer des causes et rendre le monde meilleur. Ma grande force était d’écouter les gens qui m’entouraient, de m’approprier leurs points de vue, d’en faire une synthèse, de bien les représenter et de défendre ce qui les préoccupait. Par ailleurs, je n’ai jamais craint d’avoir la contribution de gens très forts, voire plus forts que moi. Ça ne m’insécurisait pas. Je savais comment mobiliser les ressources et les talents, et faire en sorte que leurs actions soient décuplées.

Vous avez franchi le cap des 51 ans de mariage avec votre mari Claude Blanchet. À quel point était-ce particulier pour un homme de sa génération d’être le conjoint d’une femme de pouvoir ?
C’était très particulier ! Ça n’existait pas beaucoup. À l’exception de certaines figures internationales, je n’en ai pas connu du tout au Québec. Sauf peut-être Monique Jérôme-Forget, mais son conjoint avait lui-même été ministre dans le gouvernement Bourassa. De notre côté, Claude et moi avions un énorme respect et une grande admiration l’un pour l’autre. On voulait que chacun puisse prendre sa place et déployer ses ailes. Comme il a fait des choses exceptionnelles dans sa carrière, telles que de contribuer à la naissance du Fonds de solidarité, une idée très audacieuse qui est devenue un succès, il ne se sentait pas dévalorisé par mes accomplissements. Il n’a jamais entendu de remarques de son entourage sur le fait que j’étais plus haute dans la hiérarchie sociale que lui. Tout le monde savait qu’il était très fort.

En politique, on dit souvent que derrière chaque grand homme se trouve une grande femme. Diriez-vous que vous avez été soutenue par un grand homme qui a guidé certaines réflexions ?
Tout à fait! Il a été mon pilier dans les moments difficiles. Il me soutenait par sa force morale et psychologique. Il m’a aidée à décider si je me présentais en politique et si je me lançais dans une course à la chefferie du Parti québecois. J’avais toujours un doute, un petit manque de confiance, mais il aimait me rappeler mon potentiel, mes capacités, ma formation et mon expérience. Cela dit, il ne m’a jamais influencée sur des dossiers économiques et sociaux, car nous étions très prudents là-dessus. Ironiquement, plusieurs femmes de politiciens ont influencé leurs conjoints. Si j’avais fait pareil, j’aurais eu l’air d’une femme faible. C’est terrible ! C’est encore une histoire de double standard. Claude aurait pu m’être utile, avec ses connaissances formidables, mais l’image que ça aurait projetée aurait probablement été mal perçue.

Vous avez travaillé avec plusieurs ténors du PQ. De quelles façons ont-ils eu un impact votre leadership ?
Lise Payette était une féministe qui ne lâchait jamais, dotée d’une ténacité et d’une pugnacité à toute épreuve. Jacques Parizeau possédait une connaissance très complète de ses dossiers, ce qui m’a poussée à me préparer énormément. Cela dit, quand je travaillais dans son cabinet, il fallait être à son service sans réserve : une façon de procéder qui ne correspondait absolument pas à qui j’étais. Lorsque me suis retrouvée à la tête d’une équipe dans un cabinet ou dans un ministère, je n’avais pas la prétention de tout savoir et je demeurais très humble à cet égard. Quant à René Lévesque, j’ai toujours été impressionnée par son respect du peuple et de son rythme, ainsi que par son rejet viscéral de la violence. Lucien Bouchard m’a appris la patience et la capacité à me concentrer sur un dossier à la fois. C’était un négociateur dans l’âme, qui aimait prendre le temps. Il créait une bulle dans laquelle personne ne pouvait entrer et il finissait par obtenir ce qu’il voulait. Moi, j’étais une femme qui aimait avoir un œil sur tous les dossiers en même temps. J’ai appris à mobiliser mes énergies quand un projet l’exigeait. Finalement, Bernard Landry avait un talent de discoureur assez exceptionnel. Il savait raconter comme personne d’autre. J’ai tenté de m’en inspirer pour améliorer mon style.

À une certaine époque, vous étiez fière de ne pas prendre de vacances. En plus du fait que les femmes devaient travailler plus fort que les hommes pour obtenir du respect, quelles autres raisons vous poussaient à être dans la performance en tout temps ?
Je voulais que ça avance et que mes affaires fonctionnent ! C’était un acte d’héroïsme et de gloire dans ma tête. Je me disais que j’étais capable de me défoncer et d’aller au bout de ce que je voulais réussir. Bien sûr, j’avais quelque chose à prouver aux gens qui m’embauchaient et à moi-même. Je voulais démontrer que je pouvais en faire plus que la moyenne. Par contre, cette image de superwoman s’est parfois retournée contre moi. En voulant montrer à tout le monde qu’on pouvait être une femme accomplie au travail et avoir une famille, je plaçais la barre très haute pour les autres.

Quelle influence avez-vous eue sur la place des femmes en politique ?
Humblement, j’espère que j’ai ouvert des portes en défonçant des plafonds de verre et en envoyant le message que les femmes ont des talents formidables et beaucoup de choses à apporter au monde. J’ai voulu faire comprendre aux femmes qu’elles devaient se faire confiance et que leur présence pouvait faire une différence en politique et dans les entreprises. Je souhaite aussi avoir laissé un petit quelque chose qui permet aux femmes de croire que la politique est un moyen puissant pour changer les choses.

Au sujet des phrases maladroites que Jacques Parizeau a prononcées après le référendum de 1995, sur l’argent et les votes ethniques, vous écrivez que le chef d’une nation est condamné à être plus grand que lui-même et qu’il ne peut pas faire passer sa vie et ses émotions avant son peuple et son pays. Dans quelles circonstances avez-vous été obligée de faire passer votre peuple et votre nation avant vous-même ?
C’est une question très importante. Je ne sais pas quoi répondre. Si ce n’est… quand j’ai fait avancer des dossiers qui déplaisaient entre autres à la classe journalistique, mais qui à mon point de vue étaient importants, comme la question de la laïcité et la charte des valeurs, qui a été mal nommée. J’avais le sentiment, malgré toutes les critiques que j’entendais dans les médias, et très peu dans la population, que ce dossier nuisait à mon image. Pourtant, j’étais convaincue que je servais mieux le peuple québécois en m’y impliquant.

Et dans votre vie privée ?
Malgré la proximité extraordinaire que j’ai avec mes enfants, la politique m’a coûté plusieurs petits secrets qu’ils ne m’ont pas dits et des expériences vécues avec leur père ou leur nounou qui m’ont échappées. D’un point de vue personnel, mon métier m’a également privé de temps que j’aurais pu consacrer à mes loisirs et à mes goûts personnels : les voyages, la lecture, le jardinage, la cuisine. J’ai beaucoup sacrifié tout ça.

Où serait le Québec, aujourd’hui, si vous aviez été à sa tête pendant cinq ans, voire huit ans, pour le transformer en tant que Première Ministre ?
D’abord, il y aurait davantage de CPE à travers le Québec. Je crois aussi qu’on serait allé beaucoup plus loin dans la protection de l’environnement. Notre projet d’électrification des transports était ambitieux. On investissait des sommes considérables, afin d’innover dans le domaine des technologies vertes et du développement des transports collectifs et commerciaux. Ç’aurait été le grand projet de mon gouvernement au plan économique. Également, je pense que la situation aurait été moins difficile pour les personnes âgées durant la pandémie. Nous avions un projet qui leur permettait de choisir de vivre chez elles : l’assurance autonomie. On n’aurait pas fait de miracles contre le virus, mais on aurait probablement offert une meilleure qualité de vie à nos aînés et on aurait peut-être évité certains décès.

À propos de l'auteur

Samuel Larochelle

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