Maître québécois de l’horreur et du suspense, Patrick Sénécal est un amoureux fou de Montréal. Si certains de ses classiques, comme Sur le seuil, se déroulent dans la métropole, il préfère profiter de sa ville d’adoption plutôt que d’en faire le théâtre de ses histoires sanglantes.

© Courtoisie

Ayant grandi à Drummondville, l’écrivain a longtemps été convaincu que Montréal n’était rien d’autre qu’un immense centre-ville. «Les gens me disaient qu’il y avait plusieurs quartiers résidentiels, mais j’avais du mal à y croire, se souvient-il. Quand j’ai déménagé pour étudier à l’Université de Montréal, en 1987, je me suis installé sur la rue Barclay dans Côte-des-Neiges et j’ai compris qu’il y avait moyen de vivre ici sans être entouré de gratte-ciels.»

Après quelques mois avec le sentiment que la ville était trop grosse pour qu’il s’y sente bien à long terme, il a trouvé ses aises. Avec son ami Marc, il a eu un coup de cœur pour le Peel Pub et ses quiz en ligne. «On avait un terminal sur chaque table et on répondait à des questions de culture générale en anglais en même temps que d’autres bars à travers le pays, bien avant Internet. Puisqu’on était des étudiants en art et qu’on se pensait très intellectuels, on imaginait planter tout le monde, mais on se faisait ramasser souvent. Ça nous a ramenés sur Terre.»

Son plaisir de vivre à Montréal s’est décuplé grâce aux nombreux cinémas aujourd’hui disparus: le Parisien, le Palace, le Berri ou le Faubourg. «À Drummondville, il n’y avait qu’un seul cinéma, alors qu’ici, j’avais accès à plein de salles et beaucoup de films européens et non-américains.» Le Café Campus a également eu un effet d’ancrage sur lui. «J’avais un grand plaisir à fréquenter un bar d’université pour retrouver mes amis, les barmans et les habitués. Peu importe l’heure, je savais que j’allais connaître du monde.»

De nouveaux quartiers à sa portée

Après quelques années dans Côte-des-Neiges, Patrick Sénécal s’est installé avec sa copine dans un appartement de la 12e avenue dans Rosemont, avant de déménager sur la 18e avenue, de se séparer et de découvrir les charmes du Plateau en solo. «Je vivais dans un quatre et demi vraiment minable sur la rue Drolet, mais je voulais être dans le cœur de l’action. J’étais tellement heureux de vivre dans ce quartier.» Il a finalement quitté l’île vers Mont-Saint-Hilaire avec sa nouvelle amoureuse et leurs enfants en 1997. «J’enseignais à Drummondville, mais il n’était pas question que j’aille y vivre. Comme ma blonde et moi avions été élevés dans des quartiers de banlieue ou de région, on voulait recréer ça avec nos enfants pour qu’ils puissent courir dans les rues.»

Son amour pour Montréal n’a toutefois pas disparu. «J’étais toujours à Montréal. Presque tous mes amis y demeuraient encore. Je revenais sur l’île pour sortir dans les bars, aller au cinéma ou assister à des spectacles.» Avec sa conjointe, il souhaitait revenir y vivre, le jour où ils en auraient les moyens. «Sur la Rive-Sud, tout le monde riait de nous en répétant que les gens qui déménagent en banlieue ne retournent jamais sur l’île. Eh bien, on a tenu parole. En 2011, on a profité de la transition de notre fils vers le secondaire pour acheter un duplex qu’on a transformé en maison.»

À 54 ans, l’écrivain a donc passé 21 ans de sa vie dans la métropole. «Je ne me sens pas encore profondément Montréalais, car je ne connais pas la ville comme des gens qui y vivent depuis 35 ans. Je suis fan de Montréal, mais je ne me considère pas comme un expert.» Il s’y connaît quand même assez pour y camper certains de ses romans. «Dans Sur le seul, on retrouve un hôpital psychiatrique et des événements à grande portée, alors je trouvais ça intéressant que ce soit dans grand centre urbain. Dans Le vide, ça se passe à Montréal parce que je mets en scène un milliardaire qui se rend à plusieurs conseils d’administration et des cocktails d’affaires de gens riches.»

Cela dit, il se fait un devoir de sortir sa plume de l’île. «Je ne veux pas que tous mes romans se déroulent à Montréal, car dans le thriller et l’horreur, ça peut être cliché d’être toujours dans de grands centres urbains, comme s’il y avait des tueurs et du danger seulement dans ces lieux. Je trouve ça intéressant de développer des romans d’angoisse et de peur dans de petits milieux comme Drummondville ou les municipalités environnantes où tout le monde se connaît. Le sentiment de paranoïa devient encore plus intéressant.»

S’il fait des allers-retours littéraires entre des villes de taille plus modeste et la métropole, sa vie est plus que jamais ancrée à Montréal, une grande ville à échelle humaine qui lui convient parfaitement. «Quand tu découvres des villes comme Barcelone, New York ou San Francisco, tu réalises que Montréal est encore une ville assez petite. Tu peux facilement tomber sur des gens que tu connais et c’est très facile à marcher.» Et surtout, ne lui rabâchez pas les vieux clichés de froideur entourant ses concitoyens. «Souvent, les gens qui ne vivent pas à Montréal affirment que personne ici ne se parle ou ne se regarde. Ce n’est pas vrai! Je ne sens pas ça du tout.»

Il confirme toutefois à regret l’un des défauts qu’on prête à Montréal: son désamour du patrimoine. «Un des exemples qui m’a bouleversé concerne le Ouimetoscope, le premier cinéma permanent en Amérique du Nord. Aujourd’hui, c’est complètement disparu. Il n’y a qu’une plaquette de commémoration sur le trottoir. Imagineriez-vous la même chose en Europe? Impossible qu’ils démolissent un tel cinéma! Le gouvernement l’aurait pris sous son aile pour en faire un musée, même déficitaire. Au Québec et à Montréal, on ne peut pas continuer à détruire et à abandonner nos joyaux historiques.»

 

À propos de l'auteur

Samuel Larochelle

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