Depuis la résurgence du mouvement Black Lives Matter, la voix de Fabrice Vil résonne sur d’innombrables tribunes à travers le Québec. Son objectif : apporter une approche pédagogique et philosophique pour contrer le racisme systémique.

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Reconnu depuis des années pour ses prises de position dans différents médias sur l’égalité des chances en général, et la question du racisme en particulier, le fondateur de l’organisme Pour 3 Points est conscient de la responsabilité qui lui incombe dans une période où l’attention est davantage portée sur BLM. «J’ai la responsabilité de parler de ce que je connais et de ce que j’observe de façon pertinente, tout en étant conscient que d’autres personnes ont des choses à dire que je ne sais pas. J’ai été sensibilisé au fait que des femmes noires, des personnes trans noires et d’autres hommes noirs ont des nuances à apporter quand on parle de la communauté noire. Si on veut une conversation publique intelligente et informée, il faut écouter une diversité de perspectives. À ce chapitre, il manque de voix noires dans les médias.»

Nul besoin d’une grande stratégie pour renverser la vapeur. Il suffit que les dirigeants des médias écrits, télé, radio et web fassent le choix de mettre en lumière certaines personnes. «Parfois, l’un des freins de ces dirigeants est l’impression que les personnes issues de la majorité blanche ne sont pas capables de se reconnaître dans ces visages. C’est une préconception fausse, car on est tous capables de se reconnaître dans les autres. Moi, je suis né et j’ai grandi au Québec, alors je regardais presque exclusivement des personnes blanches et j’étais capable de me voir en elles. L’inverse est tout aussi possible. Quand on pense à Dany Laferrière ou à Grégory Charles, on est capable de s’identifier à leur travail.» Si ces mêmes dirigeants croient qu’il manque des voix noires possédant une expérience médiatique, il suffit, selon Fabrice Vil, de faire l’effort de trouver toutes celles qui ont déjà les compétences et à qui on n’a pas suffisamment donné la chance, et d’offrir à d’autres des occasions pour développer leurs habiletés. «Ma propre expérience dans les médias s’est bâtie avec les années. Mes chroniques écrites en 2020 sont meilleures qu’en 2016, tout comme ma capacité d’expression à la télé et à la radio.»

À une époque où le déni de la société face à plusieurs enjeux sociaux tend à s’effriter, de nombreux individus réagissent avec incompréhension, se ferment et se mettent sur la défensive. D’autres prennent le chemin de la désinformation et des insultes personnelles. «Leur intention est de faire taire nos voix. C’est pourquoi je trouve important de dénoncer et de combattre l’intimidation pour que tous et toutes aient le sentiment de pouvoir s’exprimer librement.» Malgré l’accueil favorable de quantité de Québécois à ses idées, Fabrice Vil n’a pas été épargné par les attaques. «Quand ça va trop loin, mes mécanismes personnels tentent de prendre une certaine distance et des pauses par moments, mais je ne veux pas trop parler de comment je le vis personnellement. Je connais des amis qui n’en peuvent plus de recevoir des messages carrément diffamatoires à leur sujet ou des attaques envers des groupes entiers.»

Bien des études démontrent également le défi que doivent relever les voix d’une communauté minoritaire qui tentent de critiquer les membres d’une majorité profitant des privilèges du système. «Par exemple, une recherche effectuée dans des bureaux d’avocats montréalais et torontois a démontré qu’une même note d’analyse juridique génère beaucoup plus de commentaires négatifs et moins d’encouragements si le nom du signataire peut être associé à la communauté noire, en comparaison à un nom comme Martin Tremblay ou John Smith, qui sont davantage associés à des personnes blanches.» Il existe également les stéréotypes de l’angry black man ou de l’angry black woman. «Un homme noir et une femme noire qui expriment leur colère ou des émotions peuvent générer la perception qu’ils sont moins crédibles. Un peu comme on décrit une femme qui s’exprime avec une certaine intensité comme une hystérique, alors que le même comportement sera vu comme du leadership chez un homme.» Il reconnaît d’ailleurs que la forme de son message, qui est plutôt pédagogique et philosophique, permet à ses propos d’être plus écoutés que d’autres.

Parlant d’écoute, les réseaux sociaux diffusent depuis des semaines une citation affirmant que le meurtre de George Floyd n’était pas un wake-up call, puisque la même alarme sonnait depuis 1619 et qu’on ne faisait que peser sur snooze pour la réduire au silence. Alors, pourquoi le monde semble prêter attention cette fois-ci? «La pandémie a diminué nos distractions. Vous savez, le symbole du pain et des jeux, ce n’est pas une invention: dans la Rome antique, les dirigeants nourrissaient la population et leur offrait des jeux, afin que les gens ne se sentent pas interpellés par les questions de société. En 2020, la pandémie a reconfiguré le travail et fait disparaître plusieurs sources de divertissement, ce qui a laissé plus d’espace pour voir des phénomènes sociaux comme le racisme et la brutalité policière.»

M. Vil parle également d’une séquence d’injustices majeures qui a provoqué un trop-plein. «La pandémie a révélé que les personnes noires étaient plus affectées en raison de plusieurs enjeux systémiques comme la pauvreté, ce qui a généré une forme de détresse chez bien des gens. Il y a eu également le décès brutal de Breonna Taylor, celui du joggeur Ahmaud Arbery et la femme blanche, Amy Cooper, qui a fait une fausse accusation aux autorités au sujet d’un homme noir dans Central Park. La mort de George Floyd au bout de huit minutes et quarante-six secondes a été la cerise sur le sundae.»

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Samuel Larochelle

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